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Baps


Il est huit heures et quart, ce matin du 7 février 66. Tout est calme dans la chambre. Quelqu’un frappe discrètement à la porte. Le grand-père amène des tartines à son fils certainement épuisé d’une nuit blanche, et, bien sûr, il vient aux nouvelles. « On vient juste d’arriver dans la chambre. C’est un garçon. » Le visage de l’aïeul s’illumine. Son garçon a un garçon. 

L’important est que le moutard soit sorti entier et normal. Le nom est sauvé mais l’aïeul s’en fout, d’autant que ce nom est court, sec, sans passé, sans gloire, sans intérêt, d’origine vaguement flamande dans le moyen âge précolombien. Il situe les premiers Smet repérés, dans l’ état actuel des recherches, aux environs de Boninne ou d’Andenne, dans des couches modestes du dix-huitième siècle commençant.

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Il n’était pas évident que le marmot sortît un jour. Une semaine plus tôt, il avait provoqué des contractions fortes et rapprochées ; le couple s’était fait réprimandé sèchement par sœur Angeline qui ne comprenait pas que la voiture ne soit pas occupée à foncer à du deux cents vers Sainte-Elisabeth. Le marmot, pourtant, ne vint pas en janvier. On donna un calmant  à la mère, le couple rentra à la maison la queue basse, l’univers souriait de cette précipitation.

Huit jours plus tard, après un temps incalculable de contractions, l’enfant parut. Fâché d’avoir provoqué l’ire d’Angeline huit jours auparavant, il pissa sur la religieuse avant même de pousser son premier cri. En second lieu, il hurla son plaisir de vivre. Il vint enfin calmer sa maman.

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Ce fut sa première nuit paisible, et la dernière avant six mois.

Baps était en effet un ruminant. A peine allaité, il faisait remonter le breuvage maternel dans la tuyauterie et calculait mal une fois sur deux. Il pleurait de ses mésaventures. Le lait ne lui manquait pas. Le trop-plein servit même un soir au cacao du grand-père. Il ruminait.

Pour que ses parents survivent, il fallut chaque nuit, durant six mois, le porter de l’autre côté de la maison. Là, mon vieux, tu peux gueuler dans toutes les langues, personne ne peut t’entendre. Rumine, régurgite, vis dans ton trop-plein, dilate tes cordes vocales, déchaîne toi. Côté est, on s’est rendormi. La maman épuisée et le père enviant les animaux remangeant leurs jeunes.