LE PECHE DIT ORIGINEL
Nous avons tous entendu parler d’un couple originel, sans habits, dans un jardin merveilleux, où la première femme, Eve, a parlé avec un serpent, mangé un fruit défendu avec son mari, à cause de quoi nous devrions tous travailler, souffrir, les femmes accoucher dans la douleur, et, chacun, finalement, mourir. Où en est la recherche théologique ? Que peut-on ou que doit-on admettre au sujet du péché originel ? Quel langage adopter pour dire aujourd’hui cet éventuel aspect du dépôt apostolique ? Une fois encore, le problème n’est pas d’avoir raison mais de se faire comprendre.
Les définitions conciliaires traditionnelles
- Il n’est pas question de citer tous les extraits des textes conciliaire depuis 2000 ans. Nous ne proposons pas un traité théologique complet sur chaque sujet traité dans ce dossier.
La première définition conciliaire sur le sujet remonte au 16ème concile de Carthage en 418.[1] Il faut contrer Pélage et, plus encore, son disciple Celestus. Pour celui-ci, par exemple :
- Adam a été créé mortel ;
- Son péché n’a pas nui à sa descendance ;
- Tout enfant naît comme Adam était avant le péché ;
- Tout homme ne meurt pas depuis lors à cause du premier péché, de même que tout homme ne ressuscite par à cause de Jésus ;
- Il y eut des hommes sans péché avant Jésus ;
- L’observance de la Loi peut mener au Royaume.
- Vers 440 : la décision pontificale et conciliaire de l’Indiculus.[2]
- 529 : 2ème concile d’Orange (Denzinger 174-175)
- 1546 : le concile de Trente reprend les anciennes critiques et positions (Denzinger 787-792)
Vatican II ne peut supprimer le dogme. Voyons quelques extraits :
- « Etabli par Dieu dans un état de justice, l’homme, séduit par le Malin, dès le début de l’histoire, a abusé de sa liberté, en se dressant contre Dieu et en désirant parvenir à sa fin hors de Dieu…. L’homme, s’il regarde au-dedans de son cœur, se découvre enclin aussi au mal, submergé de multiples maux qui ne peuvent provenir de son Créateur, qui est bon. Refusant souvent de reconnaître Dieu comme son principe, l’homme a, par le fait même, brisé l’ordre qui l’orientait à sa fin dernière, et, en même temps, il a rompu toute harmonie, soit par rapport à lui-même, soit par rapport aux autres hommes et à toute la création. C’est donc en lui-même que l’homme est divisé. Voici que toute la vie des hommes, individuelle et collective, se manifeste comme une lutte, combien dramatique, entre le bien et le mal, entre la lumière et les ténèbres… Mais le Seigneur en personne est venu pour restaurer l’homme dans sa liberté et sa force, le rénovant intérieurement »[3].
- Au cours de l’histoire, l’usage des choses temporelles a été souillé par de graves aberrations. Atteints par la faute originelle, les hommes sont tombés souvent en de nombreuses erreurs sur le vrai Dieu, la nature humaine et les principes de la loi morale : alors les mœurs et les institutions humaines s’en sont trouvées corrompues, la personne humaine elle-même bien souvent méprisée. De nos jours encore certains se fiant plus que de raison aux progrès de la science et de la technique, sont enclins à une sorte d’idolâtrie des choses temporelles ; ils en deviennent les esclaves plutôt que les maîtres. »[4]
- « Il faut se conformer rigoureusement à la morale, surtout quand il s’agit de thèmes qui exigent une certaine réserve ou qui éveillent plus facilement des désirs mauvais chez l’homme blessé par le péché originel. »[5]
Nous devons tenir compte de plusieurs points dans ces éclairages conciliaires. (a) D’abord du contexte anti-pélagien des premières positions carthaginoises ; (b) de la lecture biblique qui n’applique pas le « principe de distinction » pour approcher les textes sacrés ; et (c) de la lecture de Vatican II qui, d’une part, ne gomme pas le passé théologique et, d’autre part, propose un langage plus moderne, ce qu’on retrouve dans le catéchisme hollandais. Il y a place pour des tendances.
Le langage de quelques catéchismes
- « Etions-nous vendus au diable ? Oui. Qui nous avions vendus ? Adam, par le péché. Pour combien ? Pour une pomme. Cette pomme était-elle mauvaise ? Non plus que la chair en carême ou le jour du vendredi. Pourquoi nous a-t-elle causé un si grand mal ? Parce que Dieu lui avait défendu d’en manger. »[6]
- « Adam n’est pas resté fidèle à Dieu : il transgressa un ordre sévère de Dieu et commit ainsi un péché mortel de désobéissance et d’orgueil….Dieu créa Adam et Eve dans un état de grâce et de bonheur selon l’âme et selon le corps, et Il les plaça dans la Paradis terrestre…Par son péché, Adam perdit la grâce sanctifiante, l’amitié de Dieu et le droit au ciel, son intelligence fut affaiblie et sa volonté inclinée au mal ; il fut assujetti à la souffrance et à la mort…Le péché d’Adam s’est transmis à ses descendants ; il en résulte que tous les hommes naissent privés de la grâce sanctifiante, de l’amitié de Dieu et du droit au ciel, et qu’ils sont assujettis à l’ignorance, enclins au mal, condamnés à la souffrance et à la mort…Le péché originel est l’état de péché transmis par Adam à tous ses descendants. L’état de péché dans lequel nous naissons est appelé péché originel, parce qu’il ne provient pas d’un acte de notre volonté personnelle, mais de notre origine, et qu’il est transmis avec la nature humaine à tous les descendants d’Adam. » [7]
- « Un nouveau-né qui n’est pas baptisé entre déjà dans un monde où la rédemption est à l’œuvre. Il est d’emblée un frère du Christ, un de sa race, et appelé à vivre dans son amitié. »[8]
- Gen. 1-11 sont des récits parlant de manière symbolique. « Adam, c’est l’Homme. Caïn, on le retrouve dans le journal quotidien, et peut-être même pourrons-nous le reconnaître dans notre propre cœur. Noé et les bâtisseurs de la tour, c’est nous. »[9]
- « A chaque chute succède un geste de grâce. C’est Dieu qui donne des vêtements à Adam et Eve chassés du paradis et qui annonce la promesse : la postérité de la femme écrasera la tête du serpent. Il marque Caïn d’un signe pour qu ’on ne le tue pas. Dans l’histoire de Noé, l’élément « salut » occupe déjà presque toute la place. Et après Babel ? Toute de suite après l’épisode de la tour inachevée, l’histoire d’Abraham commence, inaugurant la restauration grandiose qu’apportera le Fils de Dieu. »[10]
- « La question du commencement nous paraît moins importante qu’autrefois. C’est vrai aussi à propos du péché. L’important n’est pas d’abord que l’homme ait péché et que le péché l’ait corrompu. Il pèche et le péché le corrompt. Le péché d’Adam et Eve est plus proche de nous que nous ne pensons. Il est en nous. »[11]
- « Le péché qui contamine les autres n’a pas été commis par un certain Adam au début de l’histoire humaine, mais il est commis par Adam, l’homme, tous les hommes. C’est « le péché du monde ». Mes péchés en font partie. Je ne suis pas un agneau innocent que les autres corrompent. Je pèche, moi aussi….Nul n’est jugé, par conséquent, sur le « péché originel tout seul », mais sur ses décisions personnelles par lesquelles il approuve pour ainsi dire le péché originel et s’y rallie. (Ainsi le baptême est également initiation à un combat de toute la vie contre les péchés personnels). »[12]
« Notre conception de la mort est liée d’une façon mystérieuse au péché. Certains textes de l’Ecriture sainte expriment cette réalité en disant que la mort est entrée dans le monde par le péché. Mais étant donné que les origines ne sont pas claires pour nous, l’origine de la mort biologique ne l’est pas non plus. Ce que nous constatons, en revanche, en suivant l’histoire du salut, c’est que la mort a perdu son aiguillon au même moment que le péché : la résurrection du Christ proclame non seulement le pardon mais aussi la vie éternelle. L’achèvement de l’histoire des hommes sera, en même temps qu’une victoire totale sur le péché, une victoire totale sur la mort. Tous ceux qui, dans le monde, se sont laissé délivrer du péché, entendront les paroles de Jésus au bon larron : « Aujourd’hui même, tu seras avec moi dans le paradis. »[13]
Dans cette vision plus positive, les évêques hollandais résument que :
- L’humanité est créée par Dieu ;
- L’humanité est appelée à participer d’une façon particulière à la vie divine ;
- L’humanité est coupable et ne parvient plus à répondre au plan divin sur elle ;
- Dieu veut nous guérir. Son salut est « remise en état, rétablissement, restitution ; Dieu nous rend la santé. »[14]
Le péché originel est abordé dans Catéchisme de l’Eglise catholique[15]. Il parle du péché de nos premiers parents (n° 55), de la chute du péché dont Jésus est venu nous libérer (n°279), du péché qui rompt l’harmonie de la justice originelle prévue pour l’homme par le dessein divin, harmonie « perdue par le péché de nos premiers parents » (n° 379). C’est la connaissance de Dieu qui révèle la conscience du péché (n°387)
- « Le récit de la chute (Gen. 3) utilise un langage imagé mais il affirme un événement primordial, un fait qui a eu lieu au commencement de l’histoire de l’homme. La Révélation nous donne la certitude de foi que toute l’histoire humaine est marquée par la faute originelle librement commise par nos premiers parents.. »[16]
- « Le péché originel est appelé « péché » de façon analogique : c’est un péché « contracté » et non pas « commis », un état et non pas un acte. »[17]
Conception statique et conception dynamique du péché originel
Nous avons jeté un œil sur quelques conciles et quelques catéchismes. Nous ne pouvons en faire abstraction. Rien ne nous empêche, cela dit, de revenir à la stratégie du saumon qui, de cascade en cascade, veut retrouver le lac de montagne où il a pris naissance et dans lequel il va transmettre la vie. C’est le retour à la Bible par étapes successives.
« La lecture théologique de la Genèse, telle qu’on peut la faire aujourd’hui, est en rupture évidente avec les exégèses « historicisantes » de l’antiquité chrétienne et du moyen âge. »[18]
- Les Pères de l’Eglise et les théologiens anciens ont insisté sur le réalisme historique des récits bibliques pour réagir contre l’ambiance de leur époque partant de mythes, de spéculations philosophiques (notamment gnostiques et manichéennes), ou de constructions poétiques.[19] Pour eux, la dimension historique de l’existence humaine depuis que l’homme existe sur terre était importante, comme était important le fait du salut apporté par Jésus dans l’espace et dans le temps. Le christianisme repose sur des personnes et des événements, non sur des mythes ou des poèmes.[20]
- Pour eux, par conséquent, la réflexion sur le péché originel à l’origine des autres péchés est liée à l’expérience de l’épreuve que vit tout homme historique pour exercer sa liberté spirituelle. Nous pourrions dire que les récits bibliques sont historiques en ce sens qu’ils se penchent sur le drame vécu par toute existence humaine.
- L’exégèse utilise aujourd’hui le principe de distinction selon lequel il faut, dans beaucoup de textes bibliques, distinguer les moyens (images, idées scientifiques anciennes, chiffres symboliques, genres littéraires, c’est-à-dire l’emballage humain) et le but, qui est le message religieux, le message révélé.
Les anciens catéchismes ne tenaient pas compte d’approches scientifiques.
- Le fait de l’évolution des espèces ou de la très lente montée vers l’hominisation pose nouvellement la signification du couple biblique originel. Le premier couple humain n’est plus situé 4000 ans avant Jésus-Christ, mais beaucoup plus loin dans le temps.[21]
- Le problème de savoir si l’on descend d’un couple (monogénisme) ou de plusieurs (polygénisme). La pensée humaine est-elle apparue à un endroit et à un moment, ou à plusieurs endroits et à plusieurs moments de notre histoire ? C’est une question scientifique et non une question théologique.
- A partir de quand y a-t-il conscience de soi et quête religieuse ? On a tendance à considérer qu’il y a homme quand il y a trace de sépulture. Celle-ci, en effet, démontrerait qu’il y a pensée, question métaphysique et quête de sens. Les premiers hommes vivent à l’âge de la pierre, à l’époque des cavernes, avant l’écriture, dans la préhistoire. C’est un moment dont nous ne savons donc absolument rien, sinon ce qui relève de toute humanité. Que pouvaient être la conscience, le vécu, la liberté, l’expérience de l’Absolu, les échecs moraux des premiers humains ? Comme écrit P. Grelot à propos du Jahviste[22] : « faute de connaître les aspects phénoménaux du drame originel, il en décèle du moins le noyau existentiel, tout relatif au problème capital du rapport entre l’homme et Dieu. Par là, il touche réellement à l’histoire humaine en ce qu’elle a de plus profond : avec l’émergence de l’homme à la vie, a commencé l’histoire de la liberté ; avec le premier exercice de la liberté, a commencé le drame du choix, dont le premier acte fut une catastrophe. »[23]
La conception statique[24] :
Adam et Eve, couple originel.
Manducation d’un fruit défendu.
- Condamnation au travail, à la souffrance, à la mort, à l’accouchement dans la douleur, à travers tous les siècles jusqu’à nous.
- Une fatalité pèse sur le monde, sur l’humanité, sur chacun de nous.
- L’Eternel nous apparaît de la sorte comme Dieu vengeur.
Nous voici remplis d’un sentiment d’injustice.
Cette présentation :
- Prend Gen. 3 de manière littérale, fondamentaliste, « historicisante », sans le principe de distinction ;
- S’arrête à une conception de Dieu peu conforme au Dieu d’alliance et de bonté ;
- Donne de l’homme une vue pessimiste ;
- Pose la question de l’état de l’homme avant le péché (dons préternaturels) ;
- Marque négativement l’approche de la liberté humaine actuelle.
Le Coran fait aussi une lecture fondamentaliste de la Genèse, mais avec une note à première vue plus positive.
« Satan les fit trébucher : il les fit donc sortir de là où ils étaient. Nous leur dîmes : « Descendez. L’un et l’autre vous serez ennemis. Vous trouverez sur la terre établissement, et jouissance pour un temps. » Or, Adam recueillit de son Seigneur certaines paroles, le Seigneur sur lui S’était repenti, car Il est l’Enclin-au-repentir, le Miséricordieux ?. « (Coran II, 36-37) ; « par la suite son Seigneur l’élirait et, se repentant sur lui, le guiderait. » (Coran XX, 122)[25]. Nous serions moins fils de pécheurs que fils de pardonnés.
La conception dynamique. Partons d’en bas.
Les drames préhistoriques
- Les guerres, les massacres, les crimes, les violences avant nous
Autour de nous
En nous
- Nous voyons le mal en nous : en pensées, en paroles, en actes, en omissions. Comme l’écrit Paul : « Effectivement, je ne comprends rien à ce que je fais : ce que je veux, je ne le fais point, mais ce que je hais, je le fais….Je sais qu’en moi – je veux dire dans ma chair - le bien n’habite pas : vouloir le bien est à ma portée, mais non pas l’accomplir, puisque le bien que je veux, je ne le fais pas et le mal que je ne veux pas, je le fais. » (Rom. 7 : 15, 18-20). Je ne suis pas « un agneau innocent que les autres corrompent, je pèche moi aussi », dit le catéchisme hollandais déjà cité. [26]
- Je vois le mal autour de moi : chez mes proches, dans mon milieu professionnel, dans ma cité, dans l’Etat, dans le monde. La télévision me l’expose tous les jours.
- Je le vois aussi avant moi. Hier, avant hier, dans les cours d’histoire, chez les auteurs grecs et latins étudiés en humanité. Le monde historique est un monde malade.
- Nous naissons tous dans un monde abîmé. Le mal nous précède. Nous en sommes les héritiers dès la naissance et nous-mêmes nous consentons au serpent.
La conception dynamique ne part pas d’un hypothétique couple originel, mais de nous aujourd’hui. L’histoire du couple biblique exprime quelque chose qui colle à mon existence. La Bible me dit. Elle connaît bien l’homme.
- « Chaque individu porte ainsi en naissant le poids d’une situation due à l’accumulation des péchés ancestraux. A partir du mystère du mal, tel qu’il se manifeste dans la condition humaine, on entrevoit le mystère du péché qui est à sa source. Or, si l’on embrasse d’un seul regard la totalité des générations dans l’ensemble des peuples, on y retrouve cette même condition misérable. On est ainsi amené à en chercher le point de départ dès l’origine de la race humaine, en postulant à ce niveau un « péché originel » dont les conséquences pèsent sur le genre humain tout entier. Le drame des protoplastes rapporté en Gn 2-3 se soude donc étroitement à la méditation des vieux auteurs sur la condition présente de l’humanité. »[27]
Le scénario de tout péché en Gen. 3.
- Il y a trois mille ans, entre le 9ème et le 11ème siècles avant notre ère, le Jahviste se pose une question : « Comment l’homme qui est si malin fait-il si souvent la bête ? », « D’où vient le mal ? », « Comment le péché prend-il forme dans le monde ? » C’est en cherchant la réponse qu’il écrit Gen. 3, à la lumière de son monothéisme abrahamique et mosaïque.
Le texte décrit le cheminement du mal en l’homme et relève des étapes :
- Le serpent était le plus rusé des animaux…Le mal nous précède. Il est antérieur à l’homme.
- Le serpent engage la conversation avec la conscience. La tentation nous fait des suggestions.
- Eve converse avec le serpent sur la vie dans le jardin. La discussion avec le tentateur et la tentation.
- Dans la conversation, le fruit apparaît effectivement appétissant. La découverte que le mal est intéressant, que le fruit est attirant.
- Eve mange le fruit et invite son mari à l’accompagner dans l’appropriation du fruit défendu. On choisit de commettre l’acte.
- Leurs yeux s’ouvrent. On découvre a posteriori l’ampleur du mal commis.
- Ils se cachent dans le jardin. On ne se vante pas du mal qu’on a commis.
- Yahvé se promène dans le jardin à la tombée du jour. La conscience nous fait des reproches.
- Adam accuse Eve et Eve rejette la responsabilité sur le serpent. Nous tentons de nous justifier en accusant les autres.
De nombreuses observations s’imposent avec cette lecture.
- Le mal précède ma conscience. Il est avant moi. Je ne suis pas responsable du monde abîmé dans lequel je suis né. Je suis héritier. Et même, qui plus est, le mal est antérieur à l’espèce humaine.
- La tentation n’est pas le péché. C’est ce qui tente de me détourner d’être moi-même et de vivre du projet divin dont je suis conscient car il murmure en toute conscience.
- Le péché n’est plus la tentation. Il y a discussion et consentement au serpent. On mange avec Satan et il tire les plats vers lui.
- On commet toujours le mal pour un certain bien, sans percevoir souvent que nous passons à côté de notre destinée.
- Le danger se situe surtout au moment de la « discussion avec le serpent ». C’est souvent lui qui gagne la partie.
- Tout homme consent au serpent et rate régulièrement l’épreuve de la liberté.
- La lucidité vient souvent après, a posteriori, trop tard.
- Le remords est un signe d’éveil à la « reliance » et une marque de santé intérieure. Quelquefois, peut-être, il y signe d’orgueil dans la mesure où l’on est déçu de soi-même, parce qu’on se croyait plus cohérent. Plus grave néanmoins est de savoir qu’on a choisi le mal et de prétendre que ce mal est le bien.
- Chacun cache volontiers le mal dont il n’est pas fier. On est déçu de soi. Nous voulons sauver la face, assurer notre image de marque, nous donner une façade de vertu, mettre un vernis sur notre auréole.
- L’homme essaie fréquemment de se justifier en accusant les autres. Le monde occidental connaît souvent ce travers aujourd’hui, cette « politique du parapluie », selon laquelle « ce n’est pas moi, c’est l’autre, c’est le chef, c’est le système, c’est l’institution. ». On donne une promotion à qui n’a pas trouvé Julie et Mélissa.
Gen. 3 exprime des positions métaphysiques et théologiques.
- Nous sommes dans le monothéisme. YHWH crée l’homme, le met dans le jardin pour le garder et le cultiver. Il en fait le roi du monde. La religion juive, chrétienne et musulmane ne gomme ni la grandeur de Dieu, ni celle de l’homme, ni le mal.
- Le mal-péché a une telle dimension qu’il nous dépasse et est antérieur à l’homme. L’homme y consent mais le mal nous précède. Il ne vient ni de Dieu ni de l’homme, mais du « Démon-serpent-énigme », comme l’appelle Adolphe Gesché.[28] Nos péchés, nos consentements au serpent, sont l’expression d’une « mémoire blessée », expliquait Emilio Tardif.
- La conscience connaît naturellement le bien (Eve exprime clairement les exigences divines au serpent)[29]. Il y a dans le jardin quelque chose au-dessus de son roi et de sa reine. La jardin est un don. L’humanité en est le bénéficiaire. Mais il y a un Donateur. Le roi n’est pas un monarque absolu, mais un roi constitutionnel.
- L’homme est conscient, responsable, libre, et donc capable de dire oui et non. YHWH choisit de mettre au sommet de l’aventure terrestre quelqu’un qui est capable d’amour et de refus. Non un être dompté et servile, mais un être debout, avec tous les risques qu’il y a d’engendrer des êtres libres. Notre liberté a son passé. Nous ne naissons pas avec une liberté « sans bagages » dit Paul Ricoeur.
- Appel est lancé à toute conscience à être capable de lucidité, d’autocritique, de regret, de conversion, de responsabilité à prendre, d’amour à vivre intensément.
Genèse 3 ne résout pas tout le problème du mal.
- Reste le silence de Dieu ou son apparente absence, qui provoque la question de sa puissance et de son amour, qui fait qu’on l’interpelle, voire qu’on le conteste ou critique. Ni Dieu ni Satan ne veulent se rendre évidents, le premier par respect de notre liberté, le second pour la faire dévier.
- Admirer que l’Eternel respecte notre liberté ne résout pas le problème du mal qui n’est pas imputable à cette liberté : la leucémie d’un enfant, la rupture d’anévrisme chez une jeune maman, l’horreur de la lèpre, l’agressivité d’un virus, la malignité d’une tumeur et de ses métastases. Le monde moderne dans lequel nous sommes est plus sensible à tout le mal, hormis peut-être le péché.
- Aucune théorie théologique ou philosophique ne peut éteindre la question. C’est le constat de Jean-Paul Sartre : « L’homme est un être à qui quelque chose est arrivé. »[30] Il n’y a pas de réponse saturante pour étouffer la question lancinante du mal : que ce soit le mal qui n’est pas le péché ou du mal qui est péché.
- La révélation d’un Dieu « père tout-puissant » fait non seulement que le mal est une objection fréquente contre Dieu[31], mais aussi que le Dieu des deux Testaments apparaît comme l’objection radicale contre le mal.[32]
- L’homme en sort un peu innocenté, du fait que le mal lui est antérieur, mais sa responsabilité prend une coloration particulière. « Si Dieu et l’homme sortent ainsi innocentés du récit théologique de la Genèse, le vrai et premier problème de la responsabilité peut donc se poser : comment agir devant le mal, que faut-il faire, comment en sortir ? Une responsabilité de salut prend la place d’une responsabilité de perdition. » souligne Adolphe Gesché.[33]
- Le mal tente de me détourner du projet divin, c’est à moi de me lever aujourd’hui. Je ne suis pas un être totalement pervers, j’ai consenti à un mal antérieur, je suis né dans un monde qui a consenti avant moi (je suis donc aussi victime), et je sais comment réagir : 28 chapitres de Matthieu, 16 de Marc, 24 de Luc et 21 de Jean détaillent mes possibilités. Avant de chercher le coupable, je dois me soucier de la victime, comme le Samaritain de l’Evangile, me faire le prochain de l’autre.[34] La volonté du Père est manifestée et décrite par le Fils.
- Il faut en finir avec la côte d’Adam. Paul, les Pères de l’Eglise, les moralistes, les juristes ont souvent abusé d’une lecture machiste de Gen. 2-3. La femme est née d’une côte de l’homme, elle a séduit son mari, elle l’a attiré dans le péché. Cette exégèse explique en partie le sexisme dans les religions chrétienne et musulmane. On a tout fait dire à ces versets.
Des sujets importants sont liés au dogme traité dans les pages précédentes :
- L’Immaculée Conception (définie en 1854 par Pie IX) ;
- La conception du pourquoi de l’Incarnation (sans le péché, le Fils se serait-il incarné ?) ;
- La théologie de la « rédemption » et du salut (théorie du rachat et du bouc émissaire, théologie « victimale » et de la substitution)[35] ;
- Les objectifs du Baptême (laver du péché originel ? ou plus…. ?) ;
- Des thèmes récurrents de la catéchèse chrétienne : culpabilité, nécessité de l’ascèse et de la mortification, méfiance pour la liberté, perte de la confiance en l’homme, méfiance à l’égard du corps et de la temporalité, éloge de la virginité consacrée, peur de la sexualité ;
- Le mythe et l’imagerie du paradis terrestre ou du paradis perdu ;[36]
- Le problème des conséquences du « péché originel ». S’il y a images dans la première partie de Gen. 3, il y a image aussi dans la seconde partie, celle où il est question des conséquences : le travail « à la sueur de ton front », l’accouchement dans la douleur, la mort et le retour à la poussière, la naissance des épines et le chardon, et, pour le serpent, la condamnation à ramper sur le sol ! Ce que le premier péché a surtout change est que désormais il y a péché. Le paradis terrestre n’est pas perdu, c’est à chacun de le construire.
De quelques conclusions pratiques
Tous les humains ont péché et pèchent. Nous sommes tous sur le même bateau, de la même famille. Faibles, coupables, limités, capables de…et notre vertu n’est parfois que le résultat d’une absence d’occasion.[37]
- « Le péché est présent dans l’histoire de l’homme : il serait vain de tenter de l’ignorer et de donner à cette obscure réalité d’autres noms. Pour essayer de comprendre ce qu’est le péché, il faut d’abord reconnaître le lien profond de l’homme avec Dieu, car en dehors de ce rapport, le mal du péché n’est pas démasqué dans sa véritable identité de refus et d’opposition face à Dieu, tout en continuant à peser sur la vie de l’homme et sur l’histoire. »[38]
- Le croyant est appelé à la pauvreté spirituelle, à l’autocritique, à la conscience de son péché, de ses échecs, de ses limites, de sa responsabilité, de ce qu’il rate. C’est le sens de la première béatitude en Mat. 3 :3.
- Jésus n’aime pas ceux qui se croient justes (Luc 18 : 9 et 10-14), qui jugent (Mat. 5 : 22 ; 7 : 1 ; 9 : 12-13). Il ose mettre en valeur les publicains et les prostituées, plutôt que ceux qui se croient justes (Mat. 21 : 31 ;18 :12-13 ;
Nous avons besoin :
- De sauveur et de salut ;
- D’une parole de vie ;
- De la grâce ;
- Des aides de l’Eglise : carême, moments de liturgie pénitentielle, retraites ;
- De conversion ;[39]
- D’une reprise continuelle étant donné l’ « expérience du soufflé » ;
- D’être rappelés au respect total de l’autre[40] et au raffinement de l’amour.
Une alliance est conclue et révélée entre le divin et l’humain. L’homme n’est pas abandonné, laissé à lui-même, pourvu qu’il ne se considère plus comme le propriétaire du jardin, qu’il ne touche pas à l’arbre de la vie, qu’il se souvienne du Donateur.
Ainsi on ne célèbre pas l’Eucharistie pour être sauvé un jour, mais pour célébrer un sauveur et un salut qui nous ont été donnés.
[1] Denzinger 101-108.
[2] Idem 130 ; G. Dumeige, pp. 327-333.
[3] Gaudium et spes, Centurion, vol. 5, Paris, 1966, chap. 1, n° 13, § 1 et 2.
[4] Idem, chap. 2, n° 7, pp. 277.
[5] Décret Inter mirifica, Centurion, vol. 5, n° 7, p. 397.
[6] Petit catéchisme ou sommaire de la doctrine chrétienne, Legros, Namur, 1829, sans numérotation de page. Le catéchisme du diocèse namurois est de la même veine en 1861, approuvé à nouveau en 1911 et 1934 par les évêques de Namur. Même « théologie » dans le Catéchisme du diocèse de Liège, , H. Dessain, Liège, 1927, pp. 28-29.
[7] Catéchisme à l’usage de tous les diocèses de Belgique, Wesmael-Charlier, Namur, 1952, pp. 22-23.
[8] Une introduction à la foi catholique, le nouveau catéchisme pour adultes, réalisé sous la responsabilité des évêques de Pays-Bas, IDOC – France, Paris, 1968, p.335.
[9] Idem, p. 337.
[10] Idem, p. 338.
[11] Idem, p. 340.
[12] Idem, p. 344. Voir plus loin la conception dynamique du péché dit originel.
[13] Idem, pp. 347-348.
[14] Idem, p. 346.
[15] Mame – Plon, Librairie Editrice Vaticane, Citta del Vaticano et Paris, 1992.
[16] Idem, n°390, p. 88.
[17] Idem, n° 404, p. 91.Voir aussi les n° 396-421.
[18] Pierre Grelot, Réflexions sur le problème du péché originel, Cahiers de l’actualité religieuse, Casterman, Tournai, 1968, p. 71.
[19] Platon insistait par exemple sur le mythe de l’androgyne et la préexistence des âmes dans le monde des Idées. Les gnostiques reprendront l’idée platonicienne des âmes quittant le plérôme et exilées dans la prison que seraient le corps et la matière. Rappelons aussi le mythe de Prométhée se révoltant contre le monde divin. Ces courants non-chrétiens et pré-chrétiens n’insistaient pas sur l’aspect historique de la naissance du mal.
[20] « La lecture théologique de la Genèse, telle qu’on peut la faire aujourd’hui, est en rupture évidente avec les exégèses « historicisantes » de l’antiquité chrétienne et du moyen âge. On ne saurait tirer argument, soit pour soupçonner l’exégèse moderne d’être infidèle à la Tradition de l’Eglise, soir pour discréditer tous les développements que les Pères et les auteurs médiévaux ont rattaché aux premiers chapitres de la Genèse. Il vaut mieux se rendre compte de la situation où se trouvaient les théologiens anciens, pour mesurer leurs intentions exactes. Leur insistance sur le réalisme historique des récits bibliques était une réaction contre des représentations des origines humaines et des explications de l’origine du mal qui sollicitaient alors les esprits, sous forme de mythes, de spéculations philosophiques ou de constructions poétiques. » note P. Grelot, Réflexions sur le problème…o.c , p. 71.
[21] On ne peut plus imaginer une publication comme De historien des ouden en nieuwen testaments, J.B. Jorez, Bruxelles, 1739. On peut comprendre des médailles datées par exemple de 5775 chez les Francs-Maçons et les Amis philanthropiques, mais il est curieux qu’ils ne remettent pas en cause cette datation et que certains en ignorent l’origine.
[22] Ainsi appelle-t-on l’auteur et les auteurs de la tradition biblique J, distincte des traditions E (élohiste), D (deutéronomique) et P (Priester codex ou tradition post-exilique) présentes dans le Pentateuque (Genèse, Exode, Lévitique, Nombres et Deutéronome, voire aussi dans les livres de Josué, des Rois et de Samuel).
[23] P. Grelot, Réflexions sur le problème…, o.c. , p. 56.
[24] Jean Croiset, Retraite spirituelle pour un jour chaque mois, Bruyset, Lyon, 1739 (pages non numérotées).
[25] Voir aussi VII, 19-27. Sur le dialogue entre Allah et Iblis, voir XV, 31-42 et XVII, 61-65 .
[26] D’où les examens de conscience, la contrition, le souci de conversion, les moments pénitentiels : « Je confesse à Dieu tout-puissant… », « Seigneur, prends pitié », « Agneau de Dieu, qui enlèves les péchés du monde, prends pitié de nous. », « Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir ».
[27] P. Grelot, Réflexions sur le problème…,o.c., pp. 62-63.
[28] Adolphe Gesché, Le Mal, Cerf, Paris, 1993, p. 49.
[29] Souvent, nous n’avons besoin ni d’un cours de religion ni d’une homélie pour distinguer le bien et le mal. L’esprit murmure dans le secret de tous. Chacun l’entend dans sa tradition, sa culture, son époque, son conditionnement, sa religion, son degré de conscience et d’éveil à la « reliance ».
[30] Jean-Paul Sartre, Cahiers pour une morale, Paris, 1983, p. 51.
[31] Cela bloqua par exemple l’homme honnête que fut Albert Camus. Pensons à La peste et à L’homme révolté.
[32] Adolphe Gesché a ici des formules heureuses. « Ce n’est plus le mal qui est une objection contre Dieu, mais bien plutôt Dieu qui devient l’objection du mal….Le Cum Deo signifie très exactement ceci,, et qui ne peut être démêlé : c’est mon combat que Dieu mène et c’est le combat de Dieu que je mène. » Le Mal, o.c., p. 36. « La foi chrétienne, en luttant contre le manichéisme et en affirmant l’unité du Dieu-Créateur et du Dieu-Sauveur, prend le risque de compromettre Dieu. » (p. 41). « A ouvrir les textes fondateurs, le mal surgit essentiellement comme ce qui n’a pas été prévu. Comme une surprise…le mal est ce qui n’a pas été prévu…Dans le récit de la création, non seulement le mal n’est pas créé, mais on n’en parle pas : il n’appartient pas au plan, à l’idée de la création…Tel est sans doute le premier geste théologique à propos du mal : prononcer qu’il est un irrationnel puisqu’il n’a rien à voir avec le dessein envisagé. Dans le plan de la création, le mal n’a aucune place, il n’en est question d’aucune manière. » (p. 47)
[33] Le Mal, o.c., p. 50. « Dieu n’est pas tant offensé par ce qui serait un attentat à ses droits que par ce qui est une atteinte à notre destinée. » (p. 70)
[34] « Voici enfin ce mot de « responsabilité » dégagé de son ambiguïté. Dans l’approche chrétienne du mal, le responsable est celui qui prend en charge. Responsabilité et culpabilité sont enfin déliées. » A. Gesché, idem, p. 81. Très bonne approche de Mat. 25 : 31-46, p. 99. On lira avec passion aussi le livre remarquable de Jean-Miguel Garrigues, Dieu sans idée du mal. La liberté de l’homme au cœur de Dieu, Ardant, Criterion, 1982.
[35] Nous sommes sauvés par la naissance du Fils, par son enfance, son adolescence, son enseignement, ses signes, sa cohérence, le jusqu'au-boutisme de son amour, sa mort d’Homme-Dieu, sa résurrection par le Père, l’envoi de l’esprit, l’Incarnation continuée dans les sacrements. C’est plus qu’une question d’hémoglobine.
[36] Le monde sans le péché, décrit poétiquement par Is. 11, a été erronément imaginé comme reflétant celui qui existait avant le péché. Il y eut un monde sans le péché avant le premier péché, mais nous ne pouvons décrire comment il était. Nous pouvons par contre imaginer ce que le monde serait aujourd’hui et demain sans le péché.
[37] Pensons à la conversation entre Abraham et YHWH sur Sodome en Gen. 18 : 17-33 ou au fait que personne ne lance la première pierre, comme Jésus le suggère en Jean 8 : 7-9.
[38] Catéchisme de l’Eglise catholique, o.c., n° 386.
[39] C’est le tout premier mot de la prédication et de Jean Baptiste et de Jésus en Mat. 3 :2 et 4 : 17.
[40] Jusque dans le regard en Mat. 5 : 28.