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Le devoir est-il conforme ou contraire à la nature humaine ?


Pour répondre à la question, il faudrait d’abord savoir ce qu’on entend par « nature ». Peut-être serait-ce à distinguer de la surnature, du divin ? Dieu n’est pas naturel. La nature, c’est quelque chose de chez nous, qui nous caractérise, qui est adapté aux lois de cette terre et de nos personnes. Quand il pille les forêts, pollue les rivières, fume comme un turc, picole comme un polonais ou se drogue, l’homme agit contre-nature. Il doit comprendre qu’il n’est pas un monarque absolu, pouvant faire tout ce qu’il veut, mais un monarque constitutionnel. On ne joue pas impunément avec la nature.

Le devoir est-il naturel ou contre-nature ? Y a des gens qui glandent toute la journée. Les uns sont nés tellement riches que l’idée du devoir leur fout la déprime. Quand ils sentent que l’envie leur vient de se mettre à l’ouvrage, ils se répandent sur la plage et ils attendent que ça passe. Moins gâtés à la naissance, d’autres se contentent d’être assistés par l’Etat. Ils ont un poil sur la main et, souvent, achètent la carte du parti qui convient. Les bruits les plus discordants courent sur le devoir comme sur le travail. Certains prétendent que le travail c’est la santé, mais que ne rien faire aide à la conserver. D’autres affirment que le travail grandit l’homme. Ce qui n’est pas évident quand on voit Sarkozy qui pousse dans les un mètre trente. Certains, plus savants, prétendent que ce qui vieillit le plus est ce qu’on utilise le moins, que ce soit le cerveau, la mémoire, les mains, les bras, les jambes ou le zizi. Restez trois semaines couchés et vos muscles fondent comme beurre au soleil ! Allez savoir.

Je partirai de mon expérience personnelle. Au début de ma crise d’adolescence, à la fin d’un déjeuner – je bouffe toujours plus vite que les autres parce que maman rumine et que papa se goinfre – je me lève, dépose mes couverts sur le lave-vaisselle que j’ouvre. Il est plein et la vaisselle est propre. Je referme discrètement le monstre et m’en vais. Mon père a vu mon jeu et se fâche. Cela veut dire : « Fais ton devoir ! ». C’est un ordre qui vient d’en haut. C’est crispant. Après tout, je ne suis pas une femme d’ouvrage, c’est toujours les petits qui trinquent, j’en peux rien si maman rumine ni si papa s’en tape derrière la cloche comme s’il allait en vacances à Birkenau ou Mauthausen. Face au devoir, ce matin-là, il me fallait choisir entre la révolte et la soumission. Même chose souvent à l’école avec les profs. Finalement, me suis-je dit, nous sommes tous condamnés à vivre en société, avec des parents, des profs, des curés, des flics, des contrôleurs de contribution, et donc avec des lois, des interdits, bref avec des devoirs. Sarko l’a même dit à Ségolène devant 20 millions de Français ! Oui, vraiment, si être libre, c’est faire ce qu’on veut, alors on l’est jamais. Je pense à mon grand-père !

Un jour, je me suis dit que la vie était trop courte pour la passer à râler et j’ai cherché la voie de la sagesse. Il me fallait vivre « avec » et non point «malgré » ! Le devoir est naturel quand il signifie « ce qui doit être fait », que j’ai compris. Qu’on  aime ou qu’on n’aime pas. Qu’on ait envie ou  non. On ne règle pas sa vie sur ses envies. Le réveil sonne ? Lève-toi, c’est plus facile pour marcher. Déjeune, sinon t’auras faim. T’as la barbe qui pousse ? Rase-toi. Tu sens l’aurochs ? Lave-toi. L’herbe pousse ? Tonds. La corniche est bouchée ? Prends l’échelle et monte. Le bus part à telle heure ? Sois prêt. L’école te fait travailler le bois ? Fabrique ta table, tes chaises, ton lit, ta croix, et le cercueil des autres. Depuis que j’ai compris ça, ma devise c’est :  « ABCDEF » : « Accomplis bien ce devoir enfin facile. » Comme le dit si bien ma grand-mère paternelle : « La liberté ne consiste par à faire ce qu’on veut mais à vouloir ce qu’on fait. » Je comprends pas tout à fait, mais c’est certainement pas con.

Je vois désormais se profiler tout un art d’être. L’année se tire ? Tu veux réussir et mériter des vacances à Bredene ? Au rabot, ABCDEF ! Tu trouves que les filles sont belles mais que tu dois faire une croix sur les autres que celle qui t’a choisi ? ABCDEF ! Pour les adultes, c’est pareil. Tu dois payer tes impôts parce que tu gagnes beaucoup de fric et tu peux ainsi aider l’Etat à faire des routes, puis des trous dedans pour l’eau, le gaz et les égouts ? ABCDEF ! Ton héritier fait ses dents en pleine nuit ou son ventre crie famine, le gosse pousse des cris de putois ? Debout, ABCDEF ! T’es plein de dettes, il faut payer les traites tous les mois, parce que t’avais une brique dans le ventre ? Remplis ton virement ! ABCDEF. C’est ainsi qu’on parle de devoir scolaire, de devoir conjugal (a-t-on idée d’appeler ça un devoir ?), de devoir citoyen quand il faut aller à la maison communale le dix juin pour boucher le trou de la personne qu’on préfère.

Le devoir cesse d’être naturel quand on doit faire des choses qui ne doivent par l’être. Dans ce cas, tu te fais crever anormalement, tu te surmènes, tu deviens nerveux et de mauvais poil, tu maigris, tu déprimes. L’important est de vouloir ce qu’on fait, comme dit Mamy, mais pas plus qu’il ne faut, car ce serait contre-nature. J’ai compris tout cela en grandissant. J’ai trouvé le chemin de la sagesse. Il ne s’agit donc plus qu’on me rappelle mes devoirs continuellement, car alors je rétorque : « On n’apprend pas à chier à quelqu’un qui a la diarrhée. » ABCDEF !


Robert SMET