La cour devant la maison
(2007)
Le ciel n’est pas tout bleu, c’est trop rare dans le pays. Pourtant, le soleil luit. Il réchauffe les escaliers. On devine le chemin. Quand on est assis sur le banc, on ne peut que le deviner. C’est par là que viennent les gens. C’est l’accès à notre intimité, au manoir.
A droite, le mur, avec son lierre, ses fleurs blanches au feuillage bleuté, les minuscules fougères mystérieusement incrustées entre les vieilles briques. Le parterre n’est évidemment pas nettoyé. La lavande envahit assez le coin pour que, assis, on ne perçoive pas ce que nous appelons des mauvaises herbes.
Il y a de la verdure quasi-indélébile entre les pavés et sur les marches en partie descellées. On peut passer chaque quinzaine, l’herbe et la mousse reviennent. L’anti-herbe ne marche pas. Quelques feuilles sont déjà tombées, mais pas assez pour parler d’automne.
Le rosier grimpant est en fleur. C’est une année à roses. Deux, trois, quatre floraisons ? Cet arc de triomphe, calculé trop large par maître Henri, est tout accueil. La pelouse a été tondue comme il se doit. C’est svadharma. Le soleil attend au midi des étés. Les baies orange ne se comptent plus, de l’autre côté du chemin, au pied du chêne qu’Alexis n’a jamais déplanté.
Je vois les arbustes des deux côtés de l’arcade. Les uns sont taillés en sphères, symboles de l’harmonie. Une succession de sphères, une succession d’harmonies. Gros travail du mois de mai. Tout autour du jardin avant, mais on ne les voit pas tous. Que de fois j’ai médité sur la sphère. Une belle forme, un centre, des rayons égaux. Les rayons prière, travail professionnel, amour conjugal, présence paternelle, étude et lectures pour avancer dans les connaissances, dépense physique d’énergie. Aucun rayon ne peut s’allonger au détriment des autres. Il faut le tout. Pas seulement le corps, pas seulement l’esprit, pas seulement le cœur, pas seulement l’enseignement, pas seulement le couple. Non. Tout. En sphère.
A gauche, le parterre n’est pas fignolé, mais il y pousse les roses trémières qui nous ont souvent fait faux bond. Le lierre est généreux. Au-delà, un arbre aux branches qui ne se sont jamais tordues comme Isabelle l’espérait. On devine en arrière-plan une verdure qui nous protège de la rue, mais on ne distingue pas les cornouillers, les potentillas, les troènes, les arbres à papillons, les lauriers, les forsythias, les lilas, les weigelias, les aucubas.
Habiter la campagne est un luxe, surtout à dix minutes du centre-ville. On doit y être chez soi. Le jour même où nous avons acheté la maison, en 1965, j’ai décidé d’entourer d’un parc la vieille bâtisse que j’ai appelé Le manoir dans un roman. Devant, pas d’herbe à vache ou de verger comme au bon vieux temps. Autrefois, du temps de mes parents, il fallait que les jardins soient rentables, qu’ils produisent fruits et légumes. C’était comme une économie de guerre. Aujourd’hui, nous avons assez perdu contact avec la production de ce que nous mangeons. Le jardin peut aujourd’hui être un parc pour l’agrément. Il exprime un programme d’existence. Il dit un rêve, une réalité, une sphère.
Et je me tais en regardant le tableau. J’y vois l’incarnation d’une partie de mon âme.
