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La femme nue devant la bibliothèque

(Fin 2006)

J’aime le corps nu, et le corps féminin est une merveille dont on ne se fatigue jamais, surtout s’il garde ses harmonies.

Ce n’est pas la Magdalène pascale. Ce n’est pas la Myriam de l’Annonciation. C’est une femme provocante. Elle est dans le bureau, au cœur du « pensoir ». Elle tend la main vers un livre mais sans regarder lequel, car elle s’en fout. Elle regarde celui qui la regarde.

J’ai peint l’affrontement de la ligne droite et de la ligne courbe. J’ai peint la distance et la proximité entre l’intellectuel et le charnel, entre le pneuma et le sarx, mais aussi entre le spirituel, l’intellectuel et le cul. On est témoin de la cohabitation en nous à la fois du devoir et du plaisir, de l’ordre et du désordre, voire, pour certains, de la vertu et du vice, du savoir et de la coucherie. J’y sens ce qui est au-dessus de la ceinture et ce qui est en dessous. Et cela est en chacun de nous, fussions-nous évêques ou carmélites !

S’il y a affrontement, je prétends aussi que je vois l’harmonie. Ce n’est pas seulement le « qui veut faire l’ange fait la bête » de Pascal, mais une acceptation de l’humain dans sa totalité : âme, cerveau, sentiments, désirs, passions, vertus, tentations, péchés, pulsions, questions, pèlerinage métaphysique, recherche de cohérence, échecs, moments totalement physiques, moments désincarnés, inlassable quête d’harmonie, d’équilibre, sans détotalisation de la totalité, l’homme de Gaudium et spes, le Raspoutine capable d’extase et de beuverie, de guérison et de coucherie, de religion et de mort bestiale, âme et cul.

J’ai mis dans une seule toile nos conflits et nos harmonies. Nous ne sommes jamais, en fin de compte, que l’humanité déshabillée dans un individu, soit le microcosme de ce que la planète comprend d’insondable et d’incontournable complexité. Il me semble capital d’accepter l’humain dans cette totalité. Si l’on me suivait, on mettrait fin au lien automatique chez nous depuis mille ans entre sacerdoce et célibat, on rejoindrait davantage les gens là où ils sont dans leur cheminement, on méditerait sur l’affrontement et sur l’harmonie des différences, on ne crierait pas trop vite au péché ou à la mauvaise pensée. On chercherait une sagesse, mais pas une sagesse de spermes rances, pas une constipation à cheveux blancs, pas une théologie contraceptive, pas une mystique d’évasion. Dans les nefs latérales de nos églises, on verrait les bustes de Galilée, de Marx, de Zola, de Darwin, de Brigitte Bardot et les fesses de Sophie Marceau, et une litanie de tableaux représentant quelques-uns de nos glorieux crossés. Je ne prétends pas que tout est bon, qu’on ira tous au paradis comme dans la chanson, ni que le péché n’existe pas. Je dis qu’il faut prendre l’humain dans sa totalité, et que c’est cet humain-là qu’il faut aimer, car il n’y en a pas d’autre.

C’est cela le tableau de la femme nue devant la bibliothèque. C’est aussi le conflit entre la mort et la vie. Un livre est quelque chose de mort : du papier blanc avec des dessins noirs. Une bibliothèque est un cimetière. Un silence cérébral, des idées passées, des trésors enfouis, des phrases cochées on ne sait plus pourquoi, des prismes d’auteurs. Le corps nu est vivant, chaud, vibrant, provoquant. Conflit et harmonie. Utopie et miséricorde.