Se rendre au contenu

La liseuse

(2007)

Fasciné par le pointillisme, tout spécialement le pointillisme anglais, je m’y suis essayé. Je vois ici une grande adolescente, une jeune fille, à l’ombre dans un jardin. Je voulais d’abord du silence. Ma peinture est souvent la peinture du silence. J’étais rempli de ce jardin qui ne cesse de m’éblouir. Peut-être sommes-nous un soir chaud d’automne, avec de couleurs qui multiplient le regard des feuilles, les plus dorées déjà tombées sur l’herbe. Pourtant, l’hiver est loin. Le décolleté montre que le temps est chaud. Les feuilles sont encore nombreuses sur les arbres. Nul ne pense déjà qu’un jour ils seront seulement de bois.

J’ai choisi une coiffure qu’Erika a porté un temps, taillée par une amie, et qui lui donnait un air coquin plein de fraîche jeunesse. La robe n’est pas d’Erika. C’est une robe peu identifiable, portant au plus la marque d’une époque. Du romantisme ? Du début du vingtième siècle ? Comme la chaise ? Il y en avait des pareilles chez les grands-mères d’autrefois.

J’ai tant rêvé des peintres qui voyaient des modèles habillés en long, qui fréquentaient les champs de blé, avec des fagots dressés ou des meules construites à la fourche et à la sueur. C’était Solière, la ferme de Morogne, juste après la guerre. Quand je portais le café et les tartines aux hommes, bien loin dans la campagne, avec des flamands pour la moisson. C’était les auteurs qu’on nous faisait lire en humanités, surtout le dix-neuvième français.

La liseuse est assoupie. Ou elle réfléchit. Disons plutôt qu’elle dort. Les livres ont tellement le don d’assoupir ceux qui les ouvrent, ce qui est peu flatteur pour ceux qui les écrivent.