L’Annonciation
(2006)
L’idée me vint à Moscou dans les années 80, au début de Gorbatchev. Les coupoles dorées, le ciel bleu, les splendeurs orthodoxes, et les églises de l’Annonciation, jusqu’en plein Kremlin ! J’y ai découvert l’importance, chez nos frères d’Orient, de cette Annonciation à l’origine des Eglises.
Je ne voulais pas du bienheureux Fra Angelico. Pas une vierge squelettique et trop sage, pas un ange avec des ailes, pas un patio toscan. Lorsque je pense à l’Annonciation d’il y a 2000 ans, je pense à une jeune fille normale promise en mariage, vierge et innocente, gamine même, une jeune qui se sait belle, qui s’aime, qui met volontiers son corps au soleil, à poil dans un jardin. Une adolescente de quatorze ou quinze ans tout au plus. On se mariait jeune à l’époque. C’est une juive, basanée, les yeux noirs. L’Asie et l’Afrique ont les yeux noirs ! Ses seins sont à peine formés. Sur une table couverte d’une nappe, une coupe pour se rafraîchir, car il fait souvent chaud dans le pays. On peut penser que cela deviendra un autel, un calice.
Elle entend un message qui lui vient d’ailleurs. Elle esquisse un vague sourire. La nouvelle n’est pas triste, mais étonnante. Elle peut faire problème. Les apocryphes le diront cent fois. Myriam est très attentive, vraiment concentrée. Son doigt montre qu’elle comprend qu’il y a à ce moment de la surnature, de l’angélique, de l’au-delà venu en deçà, comme en Ex. 20, en Is. 6, en Mat. 17. Il y a du théophanique dans l’air. Elle sent qu’elle se situe entre la voix et le céleste, qu’il y a quelque chose ou quelqu’un entre le visible et l’invisible, entre le « déjà-là » et le « pas encore ». Discrètement, sa main gauche touche sa matrice, cette petite poche de viande qui sera historiquement le premier tabernacle avec présence réelle. Mais elle ne sait rien de ce « pourfendeur de matrice », comme dit littéralement le texte grec en parlant de Jésus lors de la présentation au temple où il sera racheté comme tout premier né.
Quelque chose s’est passé autrefois, en –6 ou -7. Une jeune juive, un jour, a dit oui à l’irrationnel, comme la parthenos dans Is. 7 : 14 tel qu’on l’a traduit en Egypte dans la LXX. De ce « oui » vinrent une grossesse, une crise conjugale (Mat.1), la confiance autant irrationnelle de Joseph le charpentier, puis une naissance dans une étable, avec des bergers : ces gens qui, comme les mages, veillent tandis que le monde dort. Aujourd’hui, le monde réveillonne avec une bûche de Noël, après une dinde farcie. L’hôtellerie ou le caravansérail n’était pas un endroit convenable pour un événement pareil, avec des contractions de plus en plus rapprochées, avec du sang, du liquide amniotique, un cri de bébé, un cordon visqueux où se mélangent le blanc, le bleu et le rouge, et qu’il faut couper pour dessiner un nombril, premier symbole d’indépendance !
De ce « oui » naîtront des millions d’émerveillements, des milliers de chants, des milliards d’actes d’amour, une immense foule de saints, des consécrations, des martyrs, des guerres, des schismes, des crises de consciences, des cathédrales. Sur la nappe, un texte presque invisible, comme le message qu’il porte, en lettres de vieil or. « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était tourné vers Dieu, et Dieu était le Verbe…Et le Verbe s’est fait viande (traduisait Béda Rigaux), sarx egeneto, et il a planté sa tente parmi nous, eskènôsen en èmin », du prologue de Jean. Ni à l’annonciation (Luc 1), ni douze ans après (Luc 2), ni peut-être à Cana (Jean 2 :1-11), Myriam ne sait qui elle porte en elle, qui est cette petite souri qu’elle a senti bouger en elle après quelques mois, ce marmot qui pousse son premier cri quand l’air pénètre dans ses poumons. Mais elle n’ira pas à la tombe le matin du 9 avril 30. Logos eskènôsen !
