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Le couple dans le sud

(2007)

Au loin, où il fait chaud. Le ciel est bleu, les mimosas sont en fleur, les champs de lavande s’étalent à perte de vue, quelques ifs dressent de la verticalité. Sous l’arbre qui donne son ombrage, le soleil fait briller les dalles de la terrasse et une partie du mur. Quelques feuilles sont tombées. C’est l’été, pas encore l’automne. Et nous sommes dans le midi.

Ils s’étaient promis, jeunes mariés, de se retirer dans un coin du sud. Ils sont là : à l’ombre de la maison en pierres de France. Ils sont aussi à l’ombre dans le monde moderne. Le travail, les horaires stricts, la voiture, les obligations professionnelles ou autres, c’est loin. Ils ont assez œuvré dans le temps, et les années ont passé en courant. Leur mariage, c’était hier, il y a près de cinquante ans. Un demi-siècle d’amour, de fidélité, sans bruit, sans éclat.

Maintenant, ils ont pris distance. Les arums se multiplient à l’ombre. Les lauriers fleurissent. Le ficus laisse croire comme à l’accoutumée qu’il a un peu soif. La fenêtre est ouverte du côté où règnent l’ombre et la température douce.

Bien que personne ne soit attendu et que le couple ait quitté les courses de la vie active, ils tiennent à ne pas se négliger. Elle est coiffée. Elle porte une robe propre. Elle a mis du rouge aux lèvres. Lui porte encore sa veste, - on ne peut pas lui en demander trop ! - et un foulard blanc en cas de courant d’air, à la place de la cravate. Une concession vestimentaire. La nappe est posée sur la table, comme aux grands jours, comme s’il y avait des gens. Ils se sourient. Ils se comprennent du regard. Le vin se boit lentement, comme on déguste les belles années de la retraite.

Ils ont choisi la sage formule de vie. L’amour, la fidélité, la conscience professionnelle, pour gagner assez mais pas trop, une certaine gravitas, de l’urbanité, mais sans ostentation, sans m’as-tu vu, dans la simplicité. Ils n’ont jamais vécu au dessus de leurs moyens. Ils n’ont pas confondu l’être et l’avoir. Ce ne sont pas des gens qui conseillent de profiter du jour présent. Ils le font. Pas en Chine, pas dans la cordillère des Andes, pas dans une cité balnéaire où il importe d’être reconnu. Non. Sur une terrasse, à l’ombre, assis à contempler leur sérénité.

Ils me posent néanmoins une question. Qu’ont-ils fait de leurs enfants ? On est parent à vie, n’est-il pas vrai ? Les enfants viendront-ils aux vacances, prendre du soleil qu’ils n’ont pas eu dans le nord, et du calme, et des chants de cigales ? Les parents ont-ils pris distance, parce que ce n’était plus leur combat, parce que le mariage est moins stable qu’avant chez les jeunes, parce qu’ils ne veulent plus entendre parler de problèmes d’emploi, d’argent, d’éducation, de couple, de santé, de psychologie, de politique ? Parce qu’ils ne comprennent plus l’évolution du monde, ses violences, ses valeurs en crise, ses façons de faire qui dénient les traditions, lesquelles pourtant avaient fait leur preuve ? Ils se regarderaient comme pour dire que c’est eux deux qui avaient raison ? Je ne sais. Nous n’avons pu nous résoudre à leur choix. Nous avons gardé nos racines où nous avions vécu. Nous étions au Clinchant : un point d’attache, un lieu de rassemblement, un espace sécurisé où n’importe qui peut venir pour manger, parler, être écouté, dormir, jouer, pleurer, à n’importe quelle heure, quels que soient nos projets personnels. Le tableau exprime un rêve. Une réalité aussi quant aux belles années après la fin de notre carrière professionnelle, mais vécue ici, sur place, sans les mimosas, hésitant même à partir en vacances. Nous avons par ailleurs gardé pas mal d’activités.