Les trois enfants dans leur évocation carrée
(2006)
Evelyne m’a offert trois toiles carrées et quelques tubes de couleur. Elle m’a demandé un tableau pour chaque enfant. « Pas un portrait, mais quelque chose qui fait penser à. » Avec délicatesse, elle souhaitait que je me remette à peindre. Elle n’exigeait pas des portraits. Elle m’encourageait.
J’ai souvent rêvé de pouvoir peindre des portraits où les gens se reconnaîtraient sans sourciller, sans la moindre hésitation, contents d’eux-mêmes. C’est sans doute impossible, car nous nous faisons une certaine image de nous. Nous trions les photos que l’on a prises de nous et ne gardons que celles que nous jugeons à notre avantage. Encore faut-il accepter d’être photographié !
Pour Evelyne, j’ai pensé aux cheveux rouges, aux feuilles de brouillon, à ses romans, à ses ateliers d ’écriture, au silence dont elle a besoin quand elle crée, à la solitude qui libère des enfants, des soucis, des gens, du monde. La liberté de la créatrice. J’ai retenu les pages écrites à la main, les bagues aux doigts, l’atmosphère de silence, beaucoup de place dans le cerveau, le problème de la page encore blanche des mots pas encore nés.
Pour Emmanuel, j’ai copié librement la couronne offerte par le pape Sylvestre II au roi Etienne 1er autour de l’an mille. Le souverain devait avoir cette couronne pour rester en place. Ceci me rappelait Ottokar 1er, dans un album de Tintin. Emmanuel a aimé tout spécialement Charlie Chaplin et les œuvres d’Hergé. Sur la couronne, un homme au centre, entre un ordinateur et un bon verre de vin rouge, sous la croix rouge du croyant. Plus bas, une femme et deux filles, un garçon souriant, avec une couronne esquissée. Un reste pour moi de la loi salique ? Des éléments où nous nous rejoignons ?
Pour Véronique, un chapeau immense qui la protège du soleil qui lui est dangereux, des couleurs voyantes dans les vêtements, un éventail. L’œil est pénétrant, noir. Elle esquisse un sourire que je ne parviens pas à interpréter. C’est selon moi le mieux réussi des trois et, crois-je, le moins aimé par la personne concernée qui ne se reconnaît dans rien de ce qui j’y ai mis. Je crois aussi que, des trois visages, il est le plus ressemblant. Je me persuade lentement qu’il ne faut pas vouloir aller loin dans le souci d’être du même avis que nos enfants. « Vos enfants ne sont pas vos enfants » disait le maronite Khalil Gibran.
J’aime plus mes enfants que ces tableaux. Ceux-ci me disent qu’il reste une distance légitime, nécessaire, entre le père et ceux qu’il a engendrés. Ils sont là, des adultes, avec leur cohérence et leur différence. Jeunes, avec une vie devant eux, tandis que je prends un tout autre chemin dont ils ne sauront rien avant de m’y rejoindre.


