Marie de Magdala
(Juillet-août 2007)
Plusieurs fois retravaillé, ce grand format évoque l’annonce de la résurrection du 9 avril 30. Le premier jet était un nu voilé, au pied d’un arbre sans feuilles, et une ville toute de maisons blanches à l’horizon. Le corps et la ville formaient une croix. Le ciel était rouge, comme un ciel de vendredi saint en partance. Je pensais au chap. 21 de l’Apocalypse de Jean et il n’y avait pas de tombeau. C’était assez intellectuel. Personne n’était interpellé.
Je suis passé du pinceau au couteau, sauf pour le personnage central. L’arbre a pris des feuilles et est devenu l’arbre de vie. J’ai ajouté la tombe ouverte, une tombe comme il y en a chez nous. J’y ai déposé un linceul affaissé, comme écrit en Jean 20 : 6-7, le paquet vide de son contenu, selon l’excellente traduction d’André Feuillet. Ta othonia kaï to soudarion en grec. L’herbe du jardin est sauvage. Ce n’est pas un jardin privé, soigneusement entretenu. Le corps de la femme est nu et sans honte. Elle a le sourire et ne fait pas l’impudique. Ce n’est pas l’ange de Pâques de Marc 16 (ni les anges dont parle Luc 24). Ces messagers sont appelés hommes dans le texte. Pour moi, cette femme nue dans son déshabillé translucide, c’est Marie de Magdala, la Magdalène comme traduit sœur Jeanne d’Arc. Jésus en a chassé sept démons. Le corps, le cul, le sexe, elle connaît. Elle aime encore son corps et elle a bien raison de l’aimer. Le vrai christianisme est d’accord avec elle. Le Vatican n’est-il pas le palais où il y a le plus de nus ? Mais elle est une femme nouvelle, pure, belle, fraîche, sans honte, sans péché, régénérée, qui a perdu ses sept démons depuis longtemps, qui a cru que Jésus la rejoindrait là où elle était dans sa vie, comme la Samaritaine en Jean 4, comme la pécheresse en Luc 7, comme la femme adultère en Jean 8. Elle a reconnu le maître qui l’appelait par son prénom en Jean 20 et a voulu le toucher. Elle l’a peut-être fait avec les autres femmes comme en Mat. 28. Mais, quoi qu’elle fît, quelle qu’elle fût, la voici mandatée pour prévenir les Onze. Une femme fut la première porteuse de la Bonne Nouvelle, une « ex-pute » première évangélisatrice. Avant tous les évêques et les prêtres, avant toutes les institutions, avant toutes les missions.
Il vaut la peine de s’approcher du tableau, de fixer ce visage de près, de sentir son regard bleu, son sourire, d’entendre ce silence qui dit tant de choses, qui dit le fondement de ma vie d’homme et d’enseignant. L’arrivée de ce visage fut un événement pendant mon travail. Je ne le sentais pas depuis le début. Je l’avais cent fois refait. Rien n’allait : ni les cheveux, ni le nez, ni le sourire. Puis, soudainement, le coup de pinceau heureux, imprévu, et le visage était là, comme s’il m’était donné. Il ne s’agissait plus d’y toucher. Je vivais une expérience que les Orthodoxes connaissent bien quand leurs iconographes disent que l’icône est d’origine céleste, qu’elle naît de la contemplation et du silence, qu’elle vient d’ailleurs. Le visage de ma Magdalène venait d’ailleurs vers moi. Il ne disait rien et exprimait beaucoup. « Ne cherchez plus parmi les morts celui qui est vivant. Il vous précède en Galilée. Regardez l’endroit où on l’avait déposé. » (Marc 16, Luc 24). « Si le Christ n’est pas ressuscité, nous sommes les plus malheureux de tous les hommes » (I Cor. 15). Elle ne tient pas un discours, elle ne construit pas une théologie, elle ne donne pas un cours, elle n’assène pas une apologétique. Elle a vécu une expérience et elle l’a communique à qui le veut. Elle la donne pour qu’on partage son sourire. Et quand on voit ce sourire, quand son regard bleu nous atteint, nous ne pensons ni au corps nu, ni au jardin, ni à la tombe ouverte, ni à l’arbre de vie. Nous recevons une expérience et nous pouvons y communier. Il nous est possible de vibrer aux mêmes ondes.
Un tableau qui parle ne peut naître que du silence.
